On a dit de Jacques Tati qu’il était le témoin des Trente Glorieuses, et de l’urbanisation de la France, et du goudron qui coule sur la terre sacrée des basse-cours et des prairies. Sans jamais s’en désoler ni s’en féliciter, Tati constate surtout que, puisque les humains resteront benêts et maladroits – humains en somme – et que les machines dérailleront toujours à cause des ces mammifères imprévisibles, alors l’espoir persistera. Dans chacun de ses six long-métrages successifs, la rigueur et la discipline imposées par les machines prennent hélas de plus en plus le dessus.
Dans les deux premiers volets de sa saga, Jour de Fête (1949) et Les Vacances de monsieur Hulot (1953), on apprend d’où l’on vient, ce qu’était l’insouciance de l’après-guerre. La technologie n’est pas du tout questionnée, à part peut-être au début des Vacances. Dans la scène d’introduction en gare, les touristes courent d’un quai à l’autre parce qu’ils ne comprennent rien à ce que grommelle le haut-parleur. Les vacances seraient-elles déjà le moment du répit technologique ? En tous cas ce n’est pas un sujet, ou on en nie l’existence.
Mais les années passent, et Tati ne voit plus la campagne, il ne voit plus la mer et les vacances : elles ont disparu puisqu’il les a déjà filmées. Il visualise autre chose et, sans doute à cause de sa vision, il laisse le goudron prendre du terrain.
Avec Mon Oncle (1958), Tati se décide à retrousser ses manches : il est temps de s’attaquer au monstre qu’il ne voulait pas voir venir. De façon très schématique, il oppose la France rurale de l’accordéon et des brèves de comptoirs à l’esthétique industrielle, qui quadrille et grisaille le travail aussi bien que l’intimité. Mais il y a encore de l’espoir : les chiens nous mèneront toujours aux terrains vagues.
1967 : Playtime. Plus de chien, un chantier déjà bien entamé, quelques fleurs dans un stand sur un trottoir, la nostalgie du service militaire et l’ingénuité d’une touriste américaine qui voit la vie en rose, malgré tout.
1971 : Trafic. Là, Tati désespère de gagner le bras de fer. C’est désormais la machine en elle-même qui nous fait rire. La présentation du camping-car, par exemple, n’est amusante que parce qu’elle recèle de gadgets surprenants, mais plutôt pratiques, et moins absurdes qu’une plaque de cuisson qui retourne un steak. Les oiseaux sont déjà remplacés par une bande enregistrée, un chien domestique meurt pour de faux, et quand tout s’arrête à cause d’un accident de voiture, on sait bien que le calme n’est que passager.
Tati a sans doute bien fait de sacrifier au cinéma nos champs, nos terrains vagues, nos chantiers constants. Sans quoi nous nous serions retrouvés plongés dans cette dystopie sans nous en être aperçus, et même le terme « dystopie » n’aurait plus aucun sens puisqu’on se contenterait d’avancer dans un monde sans le voir changer. Le cinéma étant cette machine qu’on n’a pas tuée dans l’œuf, un monstre sensible qui a toujours faim et qui pousse à une vitesse folle, on est obligés de le nourrir désormais. Sinon ce seraint nos imaginaires, laissés en caution à cette machine, qui s’amenuiseraient.
On dit qu’elle avale les paysages et qu’elle recrache des images ; l’œil, imbibé de ces images, remarque donc le monde qui l’entoure en y projetant ce qu’il a déjà vu. L’idée est jolie, mais l’ogre-cinéma n’a-t-il pas connu une évolution dans sa façon de digérer ? Aujourd’hui que les data centers assèchent le monde pour mieux nous servir les images d’un monde qui s’assèche, aujourd’hui qu’on aura tout vu, et que l’ogre mange tout seul, je dirais plutôt qu’on le regarde bouffer. Et quand on s’attarde sur son plat, c’est uniquement pour analyser la recette, sans appétit, juste parce qu’il ne faudrait pas intoxiquer notre gros bébé de cent quarante ans.
La métaphore culinaire ayant fait son temps, j’en reviens à Tati : avec mes yeux secs, ma tête pleine de pensées qui engluent mes images, j’accuse le monsieur d’avoir si lucidement dépeint des joies simples et quotidiennes qu’il les a rendues superficielles. Et il nous demande en plus de rester optimiste, lui qui a tout donné en pâture à l’ogre-audiovisuel. Mais je ne saurai plus où regarder sans que la machine l’ait déjà détecté à ma place. L’ogre se goinfre mais ne veut plus recracher.
Tati, visionnaire qu’il est, semble lui-même savoir le mal qu’il nous fait et nous présenter ses excuses avec Parade, en 1974. Sur tout l’univers englouti, seul subsiste un petit cirque où le temps et l’espace se sont évaporés, où la chaleur humaine et l’image existent sans rien signifier.
Mes yeux secs s’hydratent enfin ; je pleure, en regardant les numéros s’enchaîner gratuitement, le public qui danse pour danser, qui rit pour rire, qui interagit pour vivre ensemble, car je sais qu’une fois la captation conclue, l’ogre va la gober, et que je ne saurai plus quoi imaginer.
Le refus de Georgette (Pour une histoire des personnages infimes au cinéma)
Tout le monde l’aura remarqué, Mon Oncle (1958) est l’histoire de deux France, de la friction, ou de la contradiction ou de l’opposition entre deux France.
La traversée
Un appel à textes sur Tati, quelle meilleure raison de mettre de côté son syndrome de l’imposteur, et d’enfin se jeter à l’eau pour réécrire sur le cinéma ? Aucune.
Hulot, la glace et le thé
Et vous, que préférez-vous ? Un sandwich verdâtre ou un thé qui fuit ? Un cornet de glace reçu à travers le journal du marchand, ou acheté à même le rond-point à la marchande ? Tati ancre ses personnages dans une corporéité sociale, plus ou moins heureuse, tant dans
Mon Jour de Fête
Ce n’était pas le but premier de mon déplacement. Le village se trouvait en fait non loin d’une compétition sportive à laquelle je participais. Avant de partir, je n’avais même pas réalisé cette proximité. Quand j’en ai eu connaissance, sur place, ce fut un choc et un émerveillement : j’allais visiter le Saint des Saints, sentir la présence invisible d’…
Un plan à la Tati
- Je ne sais plus si c’est un professeur qui me l’a montré ou si, comme V. Sanson, je l’ai conquis toute seule. Mais je suis sûr qu’en classe de première, quand mon projet de court-métrage est sélectionné pour réalisation à l’atelier cinéma du Lycée Thomas Corneille Barentin (76 360), je situe Jacques Tati. A minima j’ai vu de lui quelques séquences, qu…
Comprenons les Arpel
La raideur des époux Arpel m’amuse et me touche, oui. J’en ai tiré quelques spéculations sur Mon Oncle (1958), que je livre ici avec le plus grand sérieux.
À l'heure de Hulot
Tati tout l’été ! L’occasion est trop belle de (re)découvrir l’un des rares cinéastes dont on peut dire qu’ils ont inventé un cinéma. Des inventeurs au cinéma, l’histoire en est remplie. Des inventeurs de formes également. Mais des cinéastes dont on a le sentiment que l’œuvre brille d’une unité parfaite, brute, cohérente, absolument neuve et autonome, a…
Tati et Hitchcock regardent l'été
Il y a des journées où l’ennui devient presque une activité à plein temps.
Tati s'aligne avec le temps
Venant l’un après l’autre, et surtout après l’échec commercial de l’un débordant sur l’autre, Playtime (1967) et Trafic (1971) sont indissociables dans la carrière de Tati et dans notre regard de spectateur. On ne peut s’empêcher, au premier abord, de les comparer avant de devenir sensible aux innovations du film venu après le désigné chef d’œuvre.
Tati est à vous : Le garçon et le gag
Le garçon avait 9 ans. Il faisait des constats dont il tirait de grandes ambitions : « Les films français, c’est toujours de l’humour et du sexe. Les films américains, c’est toujours de l’action. Moi, je serai un réalisateur qui mélange l’action, l’humour et les bisous ».
L'été sera Tati, l'été sera-t-à vous
Le 15 juillet, Carlotta Films ressort en grande pompe et en nouvelles restaurations 4K les six longs métrages réalisés par Jacques Tati entre 1949 (Jour de fête) et 1974 (Parade).
















