La traversée
Éloïse Farinelli, enseignante, s'intéresse au grand corps de Jacques Tati. Comment fait-il pour tenir malgré tout ? Et, intact, tout traverser ? Neuvième épisode de notre feuilleton d'été.
Un appel à textes sur Tati, quelle meilleure raison de mettre de côté son syndrome de l’imposteur, et d’enfin se jeter à l’eau pour réécrire sur le cinéma ? Aucune.
Après d’âpres discussion avec moi-même, je me suis donc décidée à plonger.
Mais comment procéder ? Avant d’écrire, fallait-il revoir tout Tati ? Faire un tour d’horizon de ce qui avait été écrit pour ne pas risquer des redites inutiles ? J’ai vite abandonné l’idée, Tati me parle, il était donc temps… de l’écouter, d’écouter ce qu’il m’a laissé, comment il m’avait traversée.
J’ai laissé remonter les images qui m’étaient restées. Un fil conducteur s’est alors tissé. Qu’il soit Hulot ou le facteur, son grand corps vertical s’imprime directement. Il est consistant, il a sa pesanteur, il est là. Présent. Mais tout en même temps il n’y est jamais vraiment. Quelques soient les réactions qui l’entourent, les événements qui se jouent autour de lui, il ne semble jamais touché. Il traverse les scènes, les provoque, mais flotte quelque part ailleurs, en léger décalage. Quoiqu’il s’y passe, il repartira toujours aussi entier, emprunt de sa propre gravité.
Son service au tennis n’est pas orthodoxe ? Qu’importe, il ne l’empêche pas de jouer, et même de gagner. On se joue de lui dans Jour de fête ? Pourtant il parvient à fixer le mât de la fête foraine. On le fait boire à outrance ? Cela ne l’empêche pas de continuer sa tournée. Lorsqu’il prend son repas dans Les Vacances, la cuisine tourne, bruite. Ses gestes dérangent, mais lui jouit de son repas sans se soucier des regards, de la porte qui grince à répétition...
Dans Playtime, il se sert de son lampadaire pour garder son équilibre dans le bus surpeuplé, ce qui fonctionne ! La logique étrange qui le meut est bien trop solide pour être ébranlée par le monde dans lequel il évolue. Même lorsqu’il n’est plus sur sa bicyclette, sa trajectoire reste la bonne et ne s’arrête que là où il devait s’arrêter (au bistrot, bien sûr).
Il peut à l’inverse influer de sa propre logique sur un monde qui semble perdre son sens. Ainsi, dans Mon Oncle, usine de plastique et fontaine ultra-moderne – qui semblent, elles aussi, mues par leurs propres logique – se détraquent à son contact.
Tati, donc, traverse. Il traverse l’espace, celui de l’écran, de haut en bas, en diagonale, de cour à jardin, du premier à l’arrière-plan.
Le plan le plus caractéristique de cette tendance est peut-être celui, dans Mon oncle, où, partant de chez lui, il balaie toute la façade, et donc l’écran, pour descendre depuis le pas de sa porte jusqu’en bas de son immeuble. Il traverse des corridors, des escaliers, des galeries, ils disparaît à gauche, réapparaît à droite, monte, descend… Toutes les directions y passent.
Traversées, aller-retours… Les images qui me reviennent en sont pleines. De la foule se déplaçant d’un quai à l’autre d’après les indications inaudibles d’un haut-parleur crépitant dans Les Vacances, à l’abeille qui zizille dans ses oreilles au premier plan avant de faire gesticuler un paysan au loin, pour finalement revenir à lui, dans Jour de fête, en passant par la flèche lumineuse à l’étrange trajectoire qu’il suit scrupuleusement dans Playtime pour entrer dans le restaurant.
Même son fameux service au tennis dans Les Vacances dessine deux aller-retours, l’un horizontal et l’autre vertical. Il y en a tant… son bras qui attrape le sel, puis le poivre, puis à nouveau le sel, ce qui exaspère son voisin de table. Et bien sûr, le carrousel d’automobiles crée par l’embouteillage géant qui clôt Playtime. Un cercle qui vient créer l’aller-retour parfait, sans début ni fin.
Tati traverse l’espace, suit sa logique, créé son propre rythme (il y aurait tant à dire sur son utilisation du son… qui a d’ailleurs sûrement déjà été dit) et ainsi traverse aussi le temps. Car malgré les années qui passent, il conserve une sorte de modernité, qui vient peut-être aussi de cette économie qui le caractérise. Peu de mots, pas d’envolées lyriques, mais tant d’images et de sons qui restent imprimé.e.s dans nos rétines et nos tympans, de génération en génération.
Vive Tati.
Hulot, la glace et le thé
Et vous, que préférez-vous ? Un sandwich verdâtre ou un thé qui fuit ? Un cornet de glace reçu à travers le journal du marchand, ou acheté à même le rond-point à la marchande ? Tati ancre ses personnages dans une corporéité sociale, plus ou moins heureuse, tant dans
Mon Jour de Fête
Ce n’était pas le but premier de mon déplacement. Le village se trouvait en fait non loin d’une compétition sportive à laquelle je participais. Avant de partir, je n’avais même pas réalisé cette proximité. Quand j’en ai eu connaissance, sur place, ce fut un choc et un émerveillement : j’allais visiter le Saint des Saints, sentir la présence invisible d’…
Un plan à la Tati
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Comprenons les Arpel
La raideur des époux Arpel m’amuse et me touche, oui. J’en ai tiré quelques spéculations sur Mon Oncle (1958), que je livre ici avec le plus grand sérieux.
À l'heure de Hulot
Tati tout l’été ! L’occasion est trop belle de (re)découvrir l’un des rares cinéastes dont on peut dire qu’ils ont inventé un cinéma. Des inventeurs au cinéma, l’histoire en est remplie. Des inventeurs de formes également. Mais des cinéastes dont on a le sentiment que l’œuvre brille d’une unité parfaite, brute, cohérente, absolument neuve et autonome, a…
Tati et Hitchcock regardent l'été
Il y a des journées où l’ennui devient presque une activité à plein temps.
Tati s'aligne avec le temps
Venant l’un après l’autre, et surtout après l’échec commercial de l’un débordant sur l’autre, Playtime (1967) et Trafic (1971) sont indissociables dans la carrière de Tati et dans notre regard de spectateur. On ne peut s’empêcher, au premier abord, de les comparer avant de devenir sensible aux innovations du film venu après le désigné chef d’œuvre.
Tati est à vous : Le garçon et le gag
Le garçon avait 9 ans. Il faisait des constats dont il tirait de grandes ambitions : « Les films français, c’est toujours de l’humour et du sexe. Les films américains, c’est toujours de l’action. Moi, je serai un réalisateur qui mélange l’action, l’humour et les bisous ».
L'été sera Tati, l'été sera-t-à vous
Le 15 juillet, Carlotta Films ressort en grande pompe et en nouvelles restaurations 4K les six longs métrages réalisés par Jacques Tati entre 1949 (Jour de fête) et 1974 (Parade).














Merci, Tati c'est comme Bartleby de Melville, mais au contraire: il ne dit jamais no et il dit toujours OUI. À tout, à la vie. Sans rien dire. Sans un seul mot. Tati c'est le cinema absolut!
Cette idée du corps qui tient, qui passe au milieu du chaos sans faire le malin, me touche beaucoup. Depuis que mon dernier est né, je crois que je regarde autrement ces silhouettes qui continuent leur tournée avec une fatigue polie et une logique à elles. Tati en post-partum, somehow.