Comme annoncé ce week-end ici, ce matin lundi 1er juin s’est tenu, entre 9h et 11h, au Lycée Eiffel de Dijon, le dernier atelier Lycéens au Cinéma de la saison. Étais-je en feu ? Les images de Mad Max Fury Road, derrière moi, l’étaient. Il faisait assez chaud dans la salle. Stores baissés, porte du couloir ouverte. Bermudas, éventails improvisés, têtes lourdes parfois posées sur la table.
(Remarque : J’ai beau dire et redire qu’il ne s’agit pas de faire de la micro-analyse, d’apprendre des termes de technique ni de se familiariser avec je-ne-sais-quelle grammaire, mais de partir des impressions – nécessairement vagues – de chacun, la tentation s’avère parfois trop grande).
• Premier extrait : L’ouverture (la deuxième, si j’ose dire, après le rapide flash-back). • Deuxième extrait : Dans une subite ambiance d’oasis, la rencontre de Max avec les épouses d’Immortan Joe, et la bagarre qui s’ensuit. • Troisième extrait : Les minutes qui, dans la longue course-poursuite quasi-finale, conduisent à la mort – brutale mais souhaitée – de ce dernier.
Assez vite au cours de la discussion, quelques élèves se sont assez superbement distingués. • Léandro, à qui j’ai répétitivement demandé comment il arrivait à ne pas étouffer de chaleur sous sa très belle veste en jean Carhartt. • Sacha, de dos sur la photo, en t-shirt étoilé, semblant parfois étonné de la pertinence de ses propres interventions. • Marion, sereine et exacte, droite dans ses regards comme dans ses phrases. • Et Jeanne, Ambre, Hippolyte, un ou deux que j’oublie. • Inoubliable reste en revanche, au premier rang tout à gauche, Noémie, entrée à la toute dernière minute, dans les arrêts de jeu mais grâce à qui, soudain, le match a été plié.
Dernières minutes et arrêts de jeu pendant lesquels, suite à une remarque de Sacha, nous avons essayé de comprendre ce qui a bien pu pousser George Miller à faire figurer les musiciens à l’écran, pendant la course-poursuite, et ce que vient faire en particulier là un homme monté sur le capot d'un camion, tenu par des fils et jouant d'une guitare qui est électrique, qui a deux manches, qui crache du feu, qui bientôt sert de bouclier, puis d’arme…
Sacha s’est contenté de signaler cette bizarrerie que les ateliers antérieurs avaient déjà permis de dégager. Je lui ai donné raison : c’est bizarre, c’est singulier, c’est inhabituel. C’est même assez gonflé. La musique, au cinéma, est rarement in (sauf chez Éric Rohmer, par exemple, dont l’œuvre paraît assez éloignée de celle de George Miller). A fortiori quand il s’agit d’une scène d’action avec voitures et camions. Il n’est pas fréquent qu’on emporte avec soi un auto-radio vivant. Pourquoi alors un tel choix ? Pourquoi ? Oui, pourquoi ?, ai-je répété en essayant de mettre dans ma voix tout l’italique du monde ?
Les élèves, d’abord, n’ont pas su répondre. (Si mon expérience de professeur et d’intervenant était plus ancienne et plus fournie, si j’étais plus patient, sans doute saurais-je qu’en classe, plus on répète une question, moins on a de chances d’obtenir une réponse. Le plus dur, quand on est prof ? Savoir se taire).
Nous n’avions pas le droit d’en rester là. L’heure tournait, la chaleur montait, il fallait faire avancer la discussion. Qu’ai-je fait ? J’ai sorti un joker. J’ai appelé à la rescousse une méthode que je crois infaillible et que je garderais volontiers pour moi si elle n’était en vérité assez connue.
L’analyse patine ? L’interprétation rame ? Le commentaire tarde à démarrer ? C’est très simple. Rétrogradez. Revenez à la description. Suggérez aux élèves d’imaginer qu’entre dans la salle quelqu’un qui n’a pas vu la scène et qui ne sait donc rien de ce musicien embarqué, c’est le cas de le dire, dans le feu de l’action. Demandez-leur de décrire les images à l’attention de cet hypothétique retardataire.
Ça marche à tous les coups. À tous les coups il apparaît que décrire n’est pas simple mais que c’est possible, et que quiconque s’efforce de décrire non seulement fait voir des détails significatifs jusque là négligés mais le fait, en outre, avec des mots qui, déjà, appartiennent au domaine de l’interprétation. Décrire n’est jamais décrire. Quiconque colle aux images à des fins de stricte description a déjà commencé à (en) décoller.
Décrire c’est toujours sélectionner, exclure, choisir : lire. Spontanément, sans s’en rendre compte. On croit nommer l’exact, et déjà on surnomme, on décale, on délire. Mais ce délire se croit raisonnable, adéquat, tout simplement vrai.
C’est pourquoi décrire est si important. Pourquoi raconter un film, même en une phrase, n’est jamais indifférent. Pourquoi Daney pouvait dire que la critique est avant tout cela : l’art de bien décrire (qu’on peut aussi entendre, mais c’est une autre histoire, comme « d-écrire », désécrire, écrire autrement ce qui l’est déjà sur l’écran).
Ainsi sont apparus, énumérés d’abord par Ambre puis par d’autres, les éléments dont quelques uns ont déjà été mentionnés un peu plus haut : la « dualité » de la guitare, les énormes enceintes, les tuyaux d’une sorte d’orgue un peu plus bas, le feu craché en rythme, le manche qui devient arme…
L’interprétation était là, restait juste à conclure. Par exemple en faisant valoir ceci : l’intégration de la musique et des musiciens dans la scène constitue certes un supplément non négligeable apporté à un spectaculaire déjà débridé ; c’est un excès, une outrance, une surenchère ; mais pas au point, toutefois, que musique et musicien échouent à prendre une place pour ainsi dire naturelle dans l’immense – et assez géniale – tapisserie millerienne où ordres et règnes ne cessent de passer les uns dans les autres.
Quels règnes ? Quels ordres ? L’humain et la machine, d’abord et essentiellement, de toutes les manières possibles et imaginables prolongés, mêlés, mélangés l’un à l’autre : l’être humain comme voiture, la voiture comme être humain… L’eau, le feu et l’essence : bus, ingérés, crachés. Les rugissements du rock et ceux des moteurs : ensemble musique et bruit, commentaire et carburant de l’action. Le symbole de tête de mort qu’on trouve aussi bien tatoué – au fer rouge – sur la nuque de Furiosa que sur son volant, sur une ceinture de chasteté, sur l’espèce de volant encore qu’on installe, au début, sur Immortan Joe qui est, lui aussi, un homme-véhicule.
Au fond ce matin nous n’avons parlé que de cela. De la manière en somme dont Mad Max Fury Road peut être tenu pour un emblème du cinéma d’action. J’ai commencé à le dire dans cet article il y a un mois et demi. Je poursuis en essayant à la fois de préciser et de généraliser.
Le cinéma d’action est un merveilleux paradoxe. D’un côté il n’y est question que de violence et de destruction, de l’étrange et parfois malsaine joie qu’on peut prendre à leur spectacle : c’est ce qu’André Bazin appelait le Complexe de Néron. Cinéma d’oppositions et de chocs, qui brûle tout et qui ne respecte rien, qui mutile et qui incendie, qui écrase et qui massacre. Cinéma dont, pour ces raisons, on pourrait s’étonner qu’on en propose la vision et l’analyse à des lycéens.
Mais d’un autre côté, l’action est le cinéma le plus harmonieux et le plus équilibré, le plus en paix qui se puisse imaginer. Car dans un film comme Mad Max Fury Road toutes les oppositions tombent, en vérité. Les matières, les ordres, les règnes, les couleurs, les éléments : tout cela passe dans la centrifugeuse, tout cela forme un grand cycle « naturel ». Le monde devient un. Il cesse d’être, si peu que ce soit, séparé de lui-même. Tel que l’action le filme et le recrée, le monde n’est plus que ce mouvement qui le fait rouler en lui-même et sur lui-même. À l’infini, serait-on tenté d’ajouter avec un rien d’emphase.
On parle souvent, à propos de cinéma d’action, de chorégraphie, et en particulier de chorégraphie de la violence. La formule est devenue un peu paresseuse. Il n’empêche qu’elle est juste : dans l’action, le monde danse. Avec lui-même. En musique parfois. Au son d’une guitare électrique à deux manches qui crache du feu.
Une preuve encore en a été apportée ce matin grâce à une autre image sur laquelle j’ai invité les élèves à s’attarder. Silence là-aussi. Perplexité. Au mieux quelques ricanements étouffés. Il a fallu qu’un autre professeur, venu en observateur, prenne la parole pour dire l’évidence (qui reste, insistons-y, ce qu’il y a de plus difficile à faire valoir dans un film : ce qui crève les yeux, on rechigne bien souvent à le dire).
Une femme enceinte s’avance un tuyau à la main. L’insert dure. Dans une même image sont réunis l’archétype de la féminité et celui de la virilité : rondeur du ventre, tuyau comme un sexe en érection. C’est presque un gag. Mais ce gag, comme tout gag, dit quelque chose.
On sait qu’avec Mad Max Fury Road, Miller a féminisé d’un coup une saga jusque là très virile (exception faite de l’apparition de Tina Turner dans Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre, en 1985). On sait que cette féminisation s’est poursuivie en 2024 avec Furiosa, récit de l’enfance de ce personnage d’abord interprété par Charlize Theron puis par Anna Taylor Joy.
Encore un branchement du mécanique sur l’humain, encore une hybridation (mot qu’étrangement on n’emploie plus guère), encore un dépassement des partages, en l’occurrence entre les genres, pour élever le monde à une sorte d’unité supérieure. Encore une preuve que l’action, ce n’est pas la guerre, ce n’est pas la violence : c’est de l’utopie en acte.
PS : Les ateliers sont donc finis. Je n’en suis pas mécontent. Je sais aussi que bientôt cela va me manquer, et que les débuts de Fury Road et Quand passent les cigognes feront partie du stock d’extraits – en cours de renouvellement complet – proposés à la rentrée aux étudiants d’HEC et d’ailleurs.
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